Nuit Blanche – 2

Quand on boit ensemble, c’est un peu moins triste. On se dit que c’est pour s’amuser, même si chacun sait que ce n’est pas vrai. Au fond on boit parce que la tristesse disparaît. Avec l’alcool, on se prend à espérer. On boit pour oublier. Tu oublies les conventions, tu oublies la bienséance et tu oublies la peine. Tu bois et les soucis s’envolent. Tu es enfin libre. Plus rien n’a d’importance si ce n’est ton prochain verre. Tu choisis ensuite qui finira dans ton lit. Comme ça tu trompes ta solitude. T’as l’impression que tu as un semblant de relation. Tu sais que tu te leurres, parce que jamais il ne te rappellera quand il aura décuvé. Tu t’entoures pour ne pas être seule. Et les gens sont si vides qu’ils te renvoient le tien en pleine face. Tu as chaque fois un peu plus la certitude que tu ne pourras jamais sainement t’entourer.

Tu marches encore et toujours. C’est interminable. Tu arriveras bientôt et tu te rassures un peu plus en te disant que tu ne t’es pas perdue. Tu ne peux pas te perdre chez toi, tout de même. Et pourtant tu désespères de rentrer. Tu souhaites de tout ton cœur retrouver ton innocence et ta naïveté. Tout était si doux quand tu les avais encore ! Tu pouvais être égoïste sans culpabiliser. Tu te souciais uniquement de toi et c’était suffisant. Et alors, tu n’avais pas besoin d’alcool. Cette tristesse ne sourdait pas encore continuellement. La tristesse était fugace et une contrariété ne durait pas plus de quelques heures. Tu t’émerveillais de tout et tu voulais tout savoir. Ta curiosité te poussait sans cesse à te dépasser. Rien ne pouvait te freiner. Petite fille modèle aux cheveux blond et au bulletin parfait, rien ne te rongeait, jamais.

La vie t’a salement amochée. Elle a ternu tes cheveux et elle a étouffé ta curiosité. Tu ne retrouves que très rarement le plaisir d’apprendre. Un milliard d’autres choses occupent tes pensées. Tu n’as plus le temps de rien, si ce n’est de broyer du noir. Si seulement tu pouvais broyer un peu de blanc, de temps en temps. Comme par magie ton téléphone vibre. On t’envoie un cœur et on te dit qu’on t’aime. On te demande d’appeler quand tu arriveras. Tu te demandes si tout ceci a le moindre sens. On te souhaite de rentrer saine et sauve, quand on te laisse partir seule. Marchant à peine droit et beaucoup trop alcoolisée, on ne t’accompagnera pas. Mais quand on te néglige, ce n’est jamais de leur faute, toujours de la tienne. Tu es pénible, tu ne comprends et tu ne sais pas. Tu es complètement bourrée. Tu aimerais vraiment que quelqu’un prenne ta main.

Il commence à pleuvoir. C’est normal en Normandie. Il pleut tout le temps, surtout maintenant. Il va faire froid, plus que tout à l’heure, et t’as même pas une écharpe. Au moins tu as une veste mais quand tu la refermes, les gouttes s’empressent de s’infiltrer par ton col et de couler le long de ton cou. Elles vont bientôt descendre dans ton dos. Elles vont s’infiltrer dans tes chaussures et tes pieds seront détrempés. T’essayes vainement de t’abriter parce que tu le sais : si tu t’assoies, tu ne te relèveras pas. Tes amis ont mieux à faire que d’être là. Tu n’es pas assez bien pour qu’ils le soient. Tu n’es pas assez mauvaise pour qu’ils gravitent autour de toi. Tu sais que les gens ne te parlent que parce que tu résous leurs problèmes. Tu les aides assez pour qu’ils continuent de s’adresser à toi. Mais ils ne viennent que lorsqu’ils en ont besoin.

Fais un effort ! T’as froid, sans doute plus que tout à l’heure. Tes doigts sont engourdis et peines à taper des messages sur ton téléphone. Tu appelles des numéros dans ton répertoire mais personne ne répond. Tes potes sont tous aussi bourrés que toi. Et merde ! Ils veulent dormir, ils veulent baiser ou ils veulent vomir. Te rassurer ce n’est pas intéressant. Ils sont fatigués et ils s’occupent d’eux-même. Parce que le seul truc sympa avec toi c’est que quand on t’appelle, t’es là. Maintenant t’as envie de hurler et t’as envie de pleurer. Encore une fois, tu voudrais que ça s’arrête. La peine et la tristesse sont de très mauvaises conseillères. Et cette nuit, ce sont les seules que tu auras. Tu commences à te demander quel est le sens de ta vie. Question universelle sans réponse définie.

Quand ton cœur s’accélère, tu sais qu’il reste désespérément vide. Tu ne sais pas s’il est capable de se remplir. Tu te persuades qu’il restera vide à jamais. Il fait sans cesse renaître des sentiments du passé, sans jamais les égaler. Il imagine et se souvient. Il ne ressent plus rien. Mais le bonheur est utopique. A quoi bon courir après si c’est pour le détruire ? Tu ne sais même pas si le bonheur a un jour existé. Tu le voudrais. Peut-être qu’ainsi, tu pourrais espérer le retrouver.

Pendant que tes jambes te traînent, tu te dis que ce serait mieux de vivre uniquement dans ta tête. Au sein de ton esprit, tu n’aurais jamais été détrempée. Tu n’aurais jamais eu à te concentrer pour traverser, parce que tu n’as pas envie de te prendre une voiture qui roule sans limite. Quand tu ne dors pas, c’est ça qui est sympa. Tu peux vivre comme tu l’entends. Tu peux tituber sur les trottoirs, tu peux te purger dans un bosquet ou sur tes pompes si le sol se dérobent sous elles. Autour de toi, tout vacille. Alors que normalement, marcher est censé t’aider. Mais tu te dis que marcher deux heures, seule dans la nuit et sous la pluie ça ne peut jamais l’être. Tu vois se dessiner des silhouettes dans des coins sombres. Tu entends des pas et des cris. Ton cœur s’accélère chaque fois. Tu serres les dents et tu serres les poings pour te donner un peu plus de courage. T’as peur de souffrir et c’est absurde parce que tu souffres déjà plus que de raison. T’as peur de mourir alors que tu l’envisages sans cesse, jamais sérieusement.

Tu espères, toujours, que tout ceci changera un jour. Mais si les gens ne changent pas, alors c’est inutile de se battre pour essayer de devenir quelqu’un d’autre. Tu l’as partiellement accepté. Tu n’es pas intéressante et c’est l’horreur. Tu te résignes avant de trop souffrir. La désillusion est chaque fois une nouvelle aiguillée plantée dans ton cœur. On t’abandonne et on te reprend. On te perd et on te retrouve. On t’appelle quand on a un problème, parce qu’on sait que tu réponds toujours présente. La lumière t’inonde avant que la solitude ne te reprenne et t’envahisse de noirceur.

2/3

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s