Nuit Blanche – 1

Une autre nuit blanche, quand ton état d’esprit est loin de l’être. Tu broies du noir et t’enfonces dans les ténèbres. En ce moment tu vis la nuit. La journée t’est insaisissable. On te regarde toujours avec dédain lorsque tu t’endors à sept heure du matin. C’est ensuite un regard de pitié qu’on pose sur toi lorsque tu te lèves à seize heure le lendemain. Alors tu te demandes si toi aussi tu ne devrais pas avoir pitié de tout ça, avoir pitié de toi. Tu ne fais rien, t’es paumé et rien de bien n’en ressortira jamais. Ton oncle se lève à cinq heure du matin pour travailler. T’en serais capable, toi ? Tu n’en sais rien. Sans doute, si tu étais obligé. Tu finirais alors par valoir quelque chose et tu serais intégré dans cette société, qui pour l’instant ne cesse de te repousser.

Ce soir, t’es bourré. Ce n’est pas le premier et ce ne sera pas le dernier. Tu n’as que l’alcool pour oublier. Tu veux oublier la solitude qui te ronge. Tu veux noyer la tristesse immense qui t’envahit quand tu fais un point sur ta vie. Rien n’est juste et rien ne le sera jamais. Tu ne sortiras pas de là, t’y resteras encore des années. Des fois, tu espères réussir à y mettre fin.

Ce soir, t’es dehors, dans les rues de Caen. Tu traînes et tu pries pour ne pas tomber sur quelqu’un de mal intentionné. Tout est si noir, tout est si angoissant, et pourtant tu te sens invincible ! Tu vivras éternellement, tu le sais, tu le ressens. Cette force qui t’envahit de temps à autres s’estompe assez rapidement. Si la nuit devient blanche ce n’est que pour un instant. Tu voudrais que tout s’arrête ce soir, là, maintenant. Et quand tu entends quelqu’un marcher derrière toi, l’adrénaline afflue et ton pas s’accélère.

Tout ce qui est définitif te fait peur. Tu refuses d’être prisonnière et tu refuses de prendre une décision radicale. A ce dilemme, tu réponds par le changement. Tu changes constamment. Blanc, noir, noir et blanc, jamais la même couleur trop longtemps. Tu ne connais pas le gris, tu en aperçois seulement les nuances quand tu passes du noir au blanc. Tu te targues de découvrir, d’essayer et d’adopter plusieurs points de vue. Quand en réalité, tu n’en connais que deux. Tu côtoie des gens que tu n’aimes pas vraiment. Même dans la nuit, tu te déguises et tu te caches. Tu désespères que quelqu’un te regarde sincèrement. Mais personne ne te voit, personne ne te comprend. Tu es minuscule, invisible et transparente. Au même titre qu’on te regarde sans te voir, on t’écoute sans t’entendre.

Ils sont là des fois parce que tu es là tout le temps. Un frisson naît dans ta nuque et descend jusque dans ton coccyx. Il fait froid. L’alcool commence à se dissiper, même si tu arrives encore à tituber. Sans doute titubes-tu déjà depuis un moment mais tu ne t’en rends compte que maintenant. Tu as chaud et tu as froid. Tu te forces à avancer parce que tu sais qu’à l’instant où tu t’assoiras, tu passeras le reste de la nuit à cet endroit. Tu commences à avoir conscience de la douleur dans la plante de tes pieds. Là, t’aurais vraiment envie que quelqu’un soit à tes côtés. Tu voudrais qu’on te porte, qu’on t’aide à avancer. Mais tu sais que personne ne viendra. Tu es seule et tu le resteras.

Tu finis par rencontrer quelqu’un. Tu ne t’en rappelleras pas demain. Si tu as de la chance, c’est quelqu’un de bien. Si tu n’en as pas, c’est quelqu’un qui t’effraie. Et face à ce second type de rencontre, tu te hais de boire autant. Tu te hais parce que tu rentres tard et parce que tu rentres seule. La nuit, tous les gens sont gris. L’absence de lumière les invite à réaliser leurs pires désirs. Mais pour autant, tu te dis que tant que tu ne rentres pas avec le levé du soleil, tout va bien. La nuit, tu restes invincible. Apeurée certes mais invincible.

Dans le manteau noir de la nuit, tu n’as pas honte de toi, parce que personne ne te voit. Et quand il se lève, la ville s’active au même titre que ses habitants. Tu ne peux pas soutenir leurs regards quand la nausée s’empare de toi, quand tes cheveux sont agglomérés par l’alcool et quand ton haleine réveillerait les morts. Face à eux, comment ne pas te détester ? Ils travaillent donc ils sont utiles et sont bien mieux que toi. Sauf que toi, tu es mieux seule, tu es mieux dans la nuit et tu es mieux dans l’alcool. Tu ne penses à rien et tu oublies. Tu te laisses aller et tu pars à la dérive. L’ivresse t’est trop douce pour se refuser. Dans un monde où tu peines à réussir, la vodka endort l’échec.

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