Seule dans le noir

La chargée de TD vient de les congédier. Il est dix-neuf heure quarante-cinq et la nuit est tombée. La jeune femme sort de la salle, descend les escaliers et se retrouve hors du bâtiment de l’université. On est en octobre et il commence à faire froid. Elle referme son manteau, ajuste son écharpe et se rend à l’arrêt de tramway. Cinq arrêts pour rentrer chez elle, dans la banlieue d’une grande ville, à une heure où les transports sont assez vides. Elle ne se demande même plus si elle aura une place assise. A vrai dire, pour cinq arrêts, cela importe peu. Le tram arrive, elle ouvre la porte et valide sa carte avant de s’asseoir. Ses écouteurs dans les oreilles, elle regarde par la fenêtre et passe en revue ce qu’elle doit faire en rentrant. Il y a toujours beaucoup de choses et jamais assez de temps. Plus les arrêts passent, plus le tram se vide. Cette fois, personne ne crie dedans. Personne ne boit une bière en canette et personne n’insulte les autres passagers. Elle souffle un peu, jusqu’à ce que son arrêt arrive.

Chaque fois qu’elle sort du tram, elle ne peut s’empêcher de ses demander si elle sera suivie. Si quelqu’un ne surgira pas de l’ombre pour attraper son sac, son téléphone ou tout simplement elle-même et s’en aller avec. Elle ne veut pas y penser parce qu’elle sait ce qu’on dirait, si elle le racontait. « Ne sois pas parano allons. C’est te ruiner la vie que de faire ça. »

Elle aimerait bien ne pas l’être. Elle aimerait bien que tout ceci sorte de sa tête. Mais est-ce vraiment sa faute si les médias relaient sans cesse des histoires de viols, de maltraitance envers les femmes ou de harcèlement de rue ? Est-ce vraiment sa faute si elle fait un peu plus attention que nécessaire ? Parce que sait-on jamais, le jour où elle baissera sa garde peut-être que ce sera le mauvais. Elle voudrait sortir tout ça de sa tête et seulement rentrer chez elle. Il n’y a pas loin de son portail jusqu’au tramway et c’est un réel soulagement qui l’envahit lorsqu’elle le referme derrière elle. Personne ne l’a suivie, personne ne l’a interpellée.

Les clefs tournent deux fois dans la serrure et elle se débarrasse de son sac, de ses chaussures puis de son manteau. Elle prépare son repas et attend qu’il cuise, étendue sur son lit. Là, elle repense à avant. Elle repense au noir, à la nuit et à l’angoisse.

Une après-midi d’hiver, sa meilleure amie l’appelle. « Tu fais quoi ce soir ? Parce qu’y a l’apéral et j’irais bien y faire un tour. Sinon on se boit juste un verre et on rentre pas tard ? » On ne prévoit jamais de rentrer tard et pourtant, on finit souvent par remonter la pente à pieds jusque chez nous parce que le dernier tram est passé et parce que ce serait trop long d’attendre le premier. Mais comme chaque fois, on ne veut pas rater une occasion de se voir. Comment pourrions-nous nous raconter les derniers potins sinon ? Alors elle raccroche et ne tarde pas à se préparer. Elle était en train de travailler ses cours chez elle, en pyjama, et elle doit s’habiller pour ce soir. Quelque chose de joli mais rien de contraignant. Après tout, elles ne doivent pas aller en soirée, simplement sortir boire un verre entre amies. Elle enfile un haut moulant, manches longues, avec un slim noir et des baskets. Parfait pour sortir. Quand il est l’heure, elle enroule son écharpe autour de son cou, attrape son manteau kaki et son téléphone et sort de chez elle. Les clefs tournent deux fois dans la serrure et elle descend les escaliers.

Le soleil a disparu maintenant et elle attend le tramway pour se rendre en centre-ville. Sa meilleure amie l’attend là-bas et c’est avec force qu’elle l’étreint lorsqu’elle se rejoignent. On s’assure que chacune va bien et on s’en va près du port. « Un verre et on rentre ? » Qu’est-ce qu’on prend alors, une pinte ? Pas moins. « J’ai envie d’une embu. On se prendrait pas un pichet ? » Et au bout d’un pichet, on sait qu’on n’est plus vraiment clair. La jeune femme part aux toilettes et déjà, ses appuis sont moins sûrs. « J’ai pas vraiment envie de rentrer de suite, toi si ? » « Attends, j’appelle des potes savoir ce qu’ils font. Y a l’apéral, on les rejoint là-bas ? » Et c’est parti pour changer de bar.

Mais étudiantes et peu fortunées, les boissons dans les bars sont un peu trop chères pour qu’elles en boivent toute la soirée. Une bouteille de mousseux à deux et la soirée peut commencer. Soirée qu’on ne devait pas faire à la base mais… On sait très bien que ça se termine toujours comme ça. Le mousseux commence à lui monter à la tête et avant même qu’elle ne le sache, elle ne se souviendra pas de sa soirée. Le lendemain matin, elle saura simplement qu’une amie l’a retrouvée, avec un homme, à un arrêt de bus. Sans doute voulait-il la ramener chez lui mais qui sait ? Sûrement pas elle. Elle se souvient vaguement d’être rentrée, sans vraiment savoir comment. Grâce à cette amie c’est certain.

Ou alors, cette soirée s’est terminée trop tard. La jeune femme a voulu rentrer, pour dormir chez elle, dans son propre lit. Cette sensation de bienêtre et de confort. Pouvoir aller aux toilettes sans se soucier du temps qu’elle y passera. Pouvoir dormir jusqu’à point d’heures sans devoir partir à l’aube. Quoi de plus désagréable que de devoir prendre le tramway, au milieu de tous ces gens fraîchement réveillés, quand on se sent encore sale de la veille ? Alors elle veut rentrer, maintenant. Mais le premier tramway est dans longtemps et le dernier est parti sans elle. Alors elle s’arme de courage et se dit qu’elle rentrera à pied. Elle en a certes pour une bonne heure mais peu importe. L’idée d’être chez elle est plus forte que tout. Bientôt, elle quitte le centre-ville et son agitation relative. Les lumières sont de plus en plus espacées et elle décide d’appeler un très bon ami, pour se réconforter. Elle ne veut pas être seule. Elle sait qu’elle est une cible idéale pour toute personne mal intentionnée. Seule, en robe, alcoolisée dans la nuit. Il décroche et son cœur s’allège un peu. Jusqu’à ce qu’elle entende quelqu’un l’appeler. Elle est seule, qui voudrait l’interpeler ainsi ? C’est un homme, elle ne se retourne pas. Elle continue à avancer, toujours au téléphone. Sans rien dire parce qu’elle ne veut rien provoquer.

Derrière elle, les pas s’accélèrent. Il insiste et l’appelle encore. Elle commence à avoir peur. Que lui veut-elle ? Il court et la rattrape. Elle s’attend à ce qu’on lui agrippe le bras et espère de tout cœur que ce ne sera pas le cas. Peut-être appelle-t-il quelqu’un d’autre, qu’elle ne voit pas. Mais non, c’était bien elle. « Hey. Pardon, je n’avais pas vu que tu étais au téléphone. Je ne voulais juste pas rentrer seul. » Alors c’était ça ? Il était tout aussi peu rassuré qu’elle d’être seul dans la nuit.

Allongée sur son lit, elle est ravie que cela ne se produise plus aujourd’hui. Mais elle le serait bien plus encore si son cœur ne se serrait plus jamais dans la nuit.

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